DISCOURS DE COMMEMORATION DES DEUX ANNEES A LA
TETE DE L’ETAT
Anjouanaises, Anjouanais,
Il y a
quelques années encore, je n’aurais jamais imaginé ce que l’avenir me
réservait. Pas une seule fois, je n’avais envisagé devoir assumer un seul instant les responsabilités qui sont
les miennes aujourd’hui, à la tête de notre pays. Mais comme on sait, l’homme
propose et seul Dieu dispose.
Et
puisque tel est le choix du destin, je m’efforce de me hisser à la hauteur des
exigences et de les remplir avec la volonté la plus farouche et la conviction
profonde de servir les intérêts de la grande majorité des Anjouanais.
J’ai
choisi également de rendre compte de mon action de la façon la plus
transparente et le plus souvent possible
afin de rester toujours en phase avec le peuple que je me suis juré de servir.
C’est
pour cela que je me fais un devoir aujourd’hui, à l’occasion de mon 2nd anniversaire à la tête des affaires du
pays, de vous dresser le bilan de cette période, une période si courte dans le
temps mais si longue dans l’importance et la gravité des évènements vécus,
qu’elle nous laisse l’impression de toute une décennie.
L’entreprise
ne sera pas aisée car même un livre ne suffirait pas pour en rendre toute la
richesse et la complexité, aussi m’attacherai-je autant que possible à
m’appuyer sur les éléments positifs, porteurs d’avenir pour analyser mon
parcours en tant que médiateur, puis coordinateur, enfin comme chef de l’état
d’Anjouan.
Pour
mieux situer l’action menée, il faut nous rappeler le contexte qui prévalait au
mois de Juin 99, quand le président Foundi Ibrahim, a passé la main en ma
faveur:
Anjouan
venait de vivre au mois de Décembre 98, les plus graves évènements de son
existence avec ce que l’on a appelé la « guerre civile » ou la
guerre Mirontsy - Mutsamudu avec tout son cortège de malheurs : les morts
en premier, les dégâts matériels importants, l’exil de populations sinistrées,
la psychose d’un recommencement et surtout les haines, les divisions qui
empoisonnaient la vie dans tous ses aspects.
Sur le
plan politique, c’était l’anarchie complète avec deux pouvoirs, deux
directoires opposés et ennemis, chacun issu des camps en conflit se combattant
ou se neutralisant au mieux.
Sur le
plan économique également, c’était le désastre ; malgré la tenue
prometteuse de la Foire multi sectorielle de Nov. 99, le pays était
complètement paralysé et à genoux.
Quant au
plan social, l’absence d’autorité étatique capable d’assumer son rôle au sein
de la société, et les séquelles matérielles et
psychologiques de la guerre, avaient plongé les
populations dans le pessimisme et le désespoir, poussant un grand nombre de
gens à l’exil.
Le premier combat à mener était donc de
restaurer l’état dans ses structures et surtout dans son fonctionnement, car il
était le seul à pouvoir assurer une vie commune en société et bâtir
progressivement la réconciliation des citoyens à travers le fonctionnement
normal de celle-ci.
Cela
englobe le gouvernement dont il fallait imposer l’autorité sur les différents
groupes politico-militaires, faire fonctionner une administration complètement
traumatisée, doter l’état de ses moyens militaires, judiciaires etc.
La phase
la plus importante et certainement la plus délicate a été la neutralisation ou
la réduction de ces groupes politico-militaires qui avaient gagné leur
influence pendant la guerre de résistance contre Moroni et qui d’une façon ou
d’une autre se positionnaient pour l’exercice du pouvoir. Au plan idéologique,
certains de ces groupes étaient affiliés à l’opposition de Moroni et faisaient
cause commune avec eux, d’autres franchement hostiles à tout rapprochement avec
Moroni, s’enfermaient dans l’immobilisme et l’absence de toute perspective de
solution concrète en faisant fi de la communauté internationale.
Les
épisodes les plus pénibles sont connus : la rébellion du groupe Kokignon
et son éviction du territoire anjouanais, et plus récemment l’aventure du
groupe Abdallah Mohamed-Saindou Cheikh et sa fuite précipitée vers Mayotte et
le maquis.
Quelque
pénibles qu’elles fussent, ces actions vigoureuses étaient indispensables pour
l’affirmation de l’autorité de l’état.
Il a fallu également mener une
action de police pour surveiller et pouvoir récupérer les armes détenues par
des individus isolés ou délinquants, perturbant le calme et la quiétude de nos
concitoyens.
Aujourd’hui, Anjouan est
dirigée par un gouvernement dont les membres sont issus de tous les coins de
l’île et dont l’autorité est reconnue
par tous.
L’état s’appuie sur des forces
régulières unifiées sous un même commandement et comprenant des unités
d’intervention rapide (SIR) pour le maintien de l’ordre. Les différents
services administratifs fonctionnent au service de la population.
La stabilité et le calme
règnent dans le pays : Jeunes, adultes et personnes âgées peuvent enfin
dormir en paix, sans l’appréhension d’une invasion quelconque ou de coups de
feu tirés on ne sait d’où.
Parallèlement au combat
politique qui parfois mobilisait toutes nos énergies, je n’ai pas cessé de me
préoccuper de l’amélioration des
conditions d’existence, afin d’apporter un peu de joie et un peu d’espoir sans
lequel la vie ne vaut pas la peine d’être vécue.
Une de mes priorités a été la
lutte pour assurer par tous les moyens, le paiement des salaires des
fonctionnaires qui constituent encore malheureusement la locomotive de
l’économie anjouanaise : c’est ainsi
que dès ma prise de fonction en tant que coordinateur, j’ai pu assurer 7
mois de salaires d’affilée, qui ont pu ainsi apurer les arriérés impayés de 98
de Foundi. Malheureusement, c’est à cette période que Taki a renforcé ses
sanctions de blocus, privant l’état d’Anjouan de rentrées douanières, blocus
qui allait s’aggraver dramatiquement avec l’instauration de l’embargo décrété
par l’OUA et pratiqué par les pays de la région à partir de Janvier 2001.
Malgré tout cela, à ce jour
nous avons pu honorer encore 7 mois de salaire , ce qui fait au total 14 mois
sur les 24 passés à la tête de l’état, ce qui constitue une véritable gageure
compte tenu de l’étranglement économique auquel nous avons été soumis.
Ma seconde priorité était la
jeunesse : comment dans les conditions de crise généralisée, maintenir
l’espoir d’une vie meilleure pour les jeunes ? C’était un pari
pratiquement impossible.
Toutefois, je me suis battu
pour que l’enseignement ne meure pas dans notre pays : pour assurer le
fonctionnement des écoles, organiser les examens de fin d’année avec le
concours d’experts étrangers, afin d’éviter une année blanche et assurer la qualité des diplômes délivrés pour
donner un maximum de chances aux lauréats.
Nous avons remis en selle,
avec les moyens du bord, les structures de formation : le centre technique
de Ouani dans les domaines de la mécanique, électricité, électromécanique,
froid etc. mais aussi le centre de formation supérieure de Patsy pour les
journalistes, les gestionnaires, les professeurs d’EPS etc.
Enfin, pour les jeunes issus
des embargos, ils sont soit incorporés au sein du SIR, ou de structures
paramilitaires, pour une partie et je veille personnellement à ce que dans leur
grande majorité, ils puissent bénéficier du programme général d’insertion que
nous avons élaboré à leur intention et qui pourrait démarrer d’ici peu.
Dans le domaine social, nous
ne pouvons pas passer sous silence la lutte pour la santé, notamment dans la
vulgarisation de l’hygiène et de la propreté afin de venir à bout du fléau du
choléra, malgré l’handicap de la pauvreté et de la misère, de l’absence d’eau
potable publique, de la rareté des produits pétroliers et des médicaments due au
blocus de Moroni et à l’embargo de
l’OUA. Et sur ce plan, Anjouan a mieux réussi que les
autres îles autrement plus favorisées et pourvues. C’est une grande victoire à mettre au crédit de
tout le personnel de la santé anjouanais et de tout le peuple dans son ensemble
ainsi que nos amis des ONG.
Le gouvernement et moi-même
avons souvent exprimé notre solidarité vis à vis de nos frères sinistrés des
évènements de Décembre 98.
En dépit du retard manifesté
dans leur indemnisation, je suis heureux d’annoncer aujourd’hui qu’une somme de
100 millions de francs sera distribuée en leur faveur pour leur apporter un peu
de baume au cœur.
Le combat diplomatique a également mobilisé
toutes nos énergies : au début, il s’agissait de faire connaître les
revendications des anjouanais à la communauté internationale, notamment son droit à l’autodétermination face à
l’oppression et l’injustice de Moroni, tout en s’opposant aux dictats de l’OUA.
Puis, il a fallu expliquer le
refus des Anjouanais d’avaliser l’Accord de Tananarive et enfin dénoncer
l’embargo décrété par l’OUA et tenter de le faire abroger. Je rends ici hommage
aux membres de notre diaspora à Mayotte, à la Réunion, en France et ailleurs
dont la contribution a été exemplaire dans ce domaine.
Les thèses du rattachement
avec la France et de l’indépendance totale se heurtaient à l’hostilité de l’OUA
suivie par les autres membres de la communauté internationale et la lutte du
peuple anjouanais se trouvait donc dans l’impasse, une impasse devenue un piège
mortel avec l’instauration de l’embargo, un embargo total, le pire qui puisse
être infligé à un peuple aux ressources limitées de surcroît, dépendant de
l’extérieur.
Je peux l’assurer pour avoir
été aux premières loges, qu’Anjouan a échappé à une extermination certaine,
grâce à Dieu, mais aussi grâce aux opérateurs économiques anjouanais qui ont
accepté de me faire confiance et de faire confiance à leur pays.
Mais c’est aussi grâce à la
politique d’ouverture initiée dès mon arrivée à la tête des affaires avec les
premières rencontres de Mohéli de 99, puis celles qui ont abouti au premier
accord de Fomboni du 26 Août 2000 et à l’accord-cadre
du 17 février 2001.
Désormais, il s’agit de
défendre les acquis du peuple anjouanais au sein d’un même ensemble dont les
contours restent à définir mais qui reconnaît à chaque entité le droit
« de concrétiser leurs aspirations légitimes et d’administrer librement
leurs propres affaires et de promouvoir ainsi leur développement économique et
social. » C’est le sens de la lutte à laquelle se sont attelés les membres
anjouanais du Comité de Suivi et de la Commission Tripartite mis en place par
l’accord-cadre.
Anjouanaises, Anjouanais,
Les
conditions politiques et diplomatiques réunies, il s’agit maintenant de donner
une impulsion encore inégalée à l’essor économique : beaucoup d’indices,
d’indicateurs sont encourageants :
-
D’abord, le commerce qui
retrouve son envergure et un dynamisme qui ne manque pas de surprendre les visiteurs.
-
Les zones rurales qui
s’activent avec la montée du prix des clous de girofle, et la vente des plantes
à parfum.
-
Les nombreux visiteurs qui
visitent et sillonnent notre pays, apportant devises aux secteurs de
l’hôtellerie, de la restauration, des transports…
-
La reprise des projets de la
coopération internationale dans les domaines de la santé et de l’éducation, notamment.
-
La concrétisation prochaine
d’aides en faveur d’Anjouan.
-
La concrétisation prochaine de
projets s’inscrivant dans le cadre de la coopération régionale comme, celui de
l’exportation de tomates vers Mayotte…
-
L’installation prochaine
d’entreprises étrangères sur notre sol.
-
La mise en circulation
prochaine du téléphone mobile sur notre territoire.
-
L’existence de structures
décentralisées, les régions, les districts, les communes qui permettent de mener
des actions à tous les niveaux du pays et au profit de toutes les populations.
Comme j’ai
déjà eu l’occasion de vous le dire le jour de l’Id El Fitr « Quand l’on
veut franchir une montagne et que l’on arrive à parcourir la moitié du chemin
ou plus de la moitié du chemin malgré les crevasses, malgré les pentes et les
aspérités, malgré le froid, la faim et que l’on voit le sommet à travers les
nuages, alors on est en droit d’espérer de gagner bientôt le sommet. »
Nous avons fait une partie du chemin, peut
être la plus grande partie et une nouvelle page de notre histoire s’est
ouverte. Sachons être à la hauteur et saisir toutes les opportunités pour nous
propulser toujours vers l’avant.
Plus que jamais, on nous observe et on nous
évalue….
Plus que jamais, nous devons donner de notre
pays l’image d’un pays sérieux, d’un état dont la gestion est saine qui inspire
confiance à nos partenaires extérieurs : une lutte sans merci doit être
menée contre la corruption et le détournement des fonds et des biens publics.
J’ai fait déjà circuler une note à ce sujet à l’intention de toutes les
administrations : je serai intransigeant et inflexible dans ce domaine car
il y va de la crédibilité et de la survie de notre état.
La justice devra se hisser à la hauteur de
ces nouvelles exigences, dépouiller complètement le vieil homme et porter le
flambeau de la lutte pour la transparence et la bonne gouvernance.
Elle devra en restant impartiale et
exemplaire donner par ses sanctions justifiées l’image d’épouvantails qui puissent
dissuader tout contrevenant.
« Qui détourne un franc vole à tous les
anjouanais et participe à leur pauvreté et à leur misère ».
Comme je l’ai déjà fait, je continuerai les
descentes impromptues dans les
services
pour éveiller la vigilance de chacun et ne manquerai pas de dépêcher
contrôleurs et inspecteurs dans les
différents services pour débusquer tout manquement et infraction
coupables.
Le combat pour l’assainissement et la
moralisation de la vie publique est un combat que nous ne pouvons nous
permettre de perdre….
Comme vous le savez tous, je reviens d’un
voyage qui m’a mené à Bruxelles, en France et à Mayotte. Pourquoi ?
Peuvent se demander certains.
Tout simplement parce que,
nous avons besoin qu’on nous fasse confiance, et pour faire confiance à
quelqu’un, il faut d’abord le connaître. Nous ne pouvons penser nous enfermer
dans notre île et croire que nous sommes le centre du monde : il nous faut
mener une diplomatie active pour nous faire connaître, nous créer des amis qui
pourraient nous recommander à d’autres.
Malheureusement Anjouan traîne encore l’image
d’une île dangereuse, peu sûre , où les armes sont au
coin de chaque rue et il faut avouer que nous payons encore très cher la folie
meurtrière de Décembre 98.
Mais il suffit que les gens viennent à
Anjouan connaissent les Anjouanais pour s’attacher à cette île au point de
vouloir l’aider. Je vous citerai l’exemple d’un monsieur français qui se démène
tout seul pour aider Anjouan : il vient d’envoyer au président du Comité
de Soutien de Mayotte un chèque de 1100f qui sera bientôt suivi d’une 1 /2
tonne de matériel scolaire à l’intention des enfants anjouanais.
De tels exemples doivent nous encourager……
J’ai rencontré de nombreuses personnes à
Bruxelles : Michel ROCARD que toute Anjouan connaît bien, M Hugues
RONDEAU le maire de Bussy ST Georges, M.
Jean Louis Bourlanges, député européen, membre de la Commission de Contrôle ,
le directeur de service du président de la Commission d’aide au développement et de laide humanitaire,
M. Boutros Ghali à Paris, le groupe Delmas pour le transport des containeurs,
le MEDEF et d’autres opérateurs
économiques à Mayotte.
Mis à part l’avantage déjà mentionné dans la
connaissance et la confiance qui se
bâtit graduellement, des projets sont en train de se monter dont certains
pourraient même se concrétiser dans le court terme comme le désenclavement
maritime avec la possibilité d’acheminer les conteneurs jusqu’à Mutsamudu ou
l’exportation de tomates vers Mayotte et d’autres un peu plus tard.
Pour pouvoir bien profiter de cet
environnement positif, il importe que nous réussissions le combat pour créer
des nouvelles Comores qui soient reconnues par la Communauté internationale et
qui nous permettent de sauvegarder nos acquis et de poursuivre notre marche en
avant dans de meilleures conditions.
La Commission chargée de l’élaboration du
texte fondamental est déjà à pied d’œuvre à Mohéli, et nous nous devons de
soutenir à fond nos représentants afin de gagner cette ultime et décisive bataille.
Enfin, je ne terminerai pas sans dire un mot
sur les communes d’Anjouan sur lesquelles je fonde beaucoup d’espoir et qui
sont le vivier de notre pays. Elles doivent mobiliser notre réflexion et nos
efforts, car elles sont le tremplin du développement de notre chère île.
Je lance un appel à chaque Anjouanaise et à
chaque Anjouanais où qu’il se trouve de penser toujours à nos communes et de ne
jamais les oublier dans leurs projets.
Travaillons tous ensemble pour leur
édification et favorisons l’entraide et la solidarité intercommunales.
Avançons tous ensemble dans notre combat.
Et nous ferons de cette belle île d’Anjouan,
un lieu de bonheur et de prospérité !
VIVE ANJOUAN !
Le
président Abeid